Politis

« "Faire oeuvre" »

Week-end de Rêve27 janvier 2005, par Patrick Piro
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Patrick Piro

ENTRETIEN

Olivier Brunhes cherche une manière d'exercer son art loin des conventions.

En montant une pièce avec des acteurs handi­capés, souhaitez-vous explorer les limites de la fonction sociale du théâtre ?

Olivier Brunhes : Vous attendez peut-être la réponse nombriliste et bateau: « J'ai beau­coup reçu, il faut bien en rendre un peu aux autres... » Ma démarche n'est pas du tout de cet ordre. Je suis comédien professionnel depuis plus de vingt ans et j'adore mon métier. Mais il est terriblement aliénant et violent. Il faut toujours être séduisant, bon, à la hauteur des attentes du producteur et du public... Alors je suis à la recherche d'une plus grande liberté, d'une manière d'exercer mon art loin des conventions et d'une forme de pensée unique qui touche aussi le spectateur : il réclame des vedettes sur scène, mais je veux lui montrer que Rachid aussi peut déclencher une puissante émotion dans son regard. Et quitte à tenter de sortir de ma bulle, autant que ce soit en aidant les plus perdus à se dégager de leur propre isolement... Avec eux, pas de déco­rum, ils se moquent du paraître. Ils jouent, c'est tout. J'ai une grande exigence de qua­lité, avec une limite, cependant : la souf­france est bannie. Je ne leur demanderai jamais de se « sortir les tripes ». D'ailleurs, ils sont déjà à 100 %.

II existe d'autres expériences de théâtre au ser­vice de la libération de la parole. Vous inscrivez-­vous dans cette démarche ?

Elle est aux antipodes ! Je m'explique : je suis comédien et metteur en scène, pas art­thérapeute. Je n'utilise pas des jeux de rôles comme outil dans la perspective d'une guérison, je monte un vrai spectacle, avec une totale exigence de qualité artistique. Simplement, au lieu qu'ils soient « ordinaires », mes acteurs sont « extraordinaires ». Dans tous les sens du terme. C'est ma première troupe, et j'en suis extrêmement fier. Jamais je n'aurais imaginé qu'ils m'apportent une telle satisfaction.

II se passe quand même des choses étonnantes, sur ce plateau, on a le sentiment d'assister à l'éclosion de personnalités enfouies...

Biensûr! Mais c'est une banalité. Le théâtre sauve la vie; tout au long de ma carrière j'ai côtoyé d'immenses acteurs miraculés. Moi­-même, j'étais proche de la délinquance quand on m'a engagé pour mon premier spectacle, à l'âge de 17 ans! Eux, depuis la naissance, ils croisent le regard d'autres qui leur renvoient: « Oh merde, pas de chance... » Moi, je leur dis : « C'est important que tu sois là ! Sinon, on ne pourrait pas la jouer, cette pièce. » Aujourd'hui, il manquait un acteur, on a pris un coup de bambou.

Quatre représentations en février, et après ? 

Mille projets ! Je voudrais faire tourner le spectacle de « Week-end de rêve », trouver un lieu de résidence fixe pour la troupe, travailler avec des laissés-pour-compte, démultiplier cette expérience si riche. Nous sollicitons des aides financières, il serait normal que nous puissions vivre de notre activité, et que les artistes et les techniciens professionnels soient rémunérés. Hier, j'ai appris qu'un grand dramaturge avait décidé d'écrire une pièce pour nous. Nous allons faire œuvre, quel projet!