« François Prodromidès à propos du Fossé de l'aumône »

Le Fossé de l’aumône30 janvier 2006, par François Prodromidès
« Le Fossé témoigne d’un sens organique de la tradition dramatique, mais il est surtout traversé par une nécessité immédiate et sans complexe : celle du conteur, celle de la parole adressée. »
François Prodromidès

Ça commence avec l’ouverture d’un petit rideau de fer et ça s’achève quand on le baisse. Ça se passe dans une friche industrielle, c’est-à-dire dans un creuset où l’humanité tente de survivre à la civilisation. Écoutez : des scènes de trafic, des scènes d’amour, des scènes de folie, des Noces qui virent en Funérailles ; un roi déchu, une jeune fille ouvrant les chemins de sa destinée avec les couteaux de la nécessité, et puis une confidente qui finira par tenir la boutique ; un Maure et un Fou, une veille sorcière qui en sait long sur les hommes, un jeune homme brûlé aux feux de l’envie, une piscine pour Trésor ; un malade et des morts, et des vivants à venir. A la croisée des destins, ces créatures sont nues – même ce père, vieille vedette de la télévision revenue du désert des images, arrivé là comme un étranger, mendiant chez les mendiants, et qui chante son ultime complainte à sa fille retrouvée. Car ici, chacun tend la main. Le Fossé témoigne d’un sens organique de la tradition dramatique, mais il est surtout traversé par une nécessité immédiate et sans complexe : celle du conteur, celle de la parole adressée. Cette soif, cette shakespearienne pulsion du dire qui habite les personnages. On ne cherchera pas ici l’accent des faubourgs. Chacun a son franc-parler, mais la langue ne mime aucune « réalité sociale », elle fait sonner la pulsation de son désir, dans l’écart et l’approximation qui poétise. Un monde se dresse dans la Nuit, brillant, joyeusement ouvert à tout vent. L’auteur aime ses créatures, même les plus pitoyables, et nous invite à porter sur elles le regard grave et amusé qui nous sauve du cynisme policé de la civilisation. Le royaume de l’abondance s’étend toujours plus, et avec lui l’ombre froide de la misère : nous attendons encore l’aumône d’un regard. Dans le Fossé, on vient se réchauffer au feu des mots. W. Benjamin n’écrivait-il pas : « Tant qu’il y’aura encore un mendiant, il y’aura encore du mythe » ?