Théâtre et Balagan

« Ils sont neuf en scène, à chacun son "fracas" »

Fracas16 mars 2013, par J-P. Thibaudat
« Pas d’anecdotes « touchantes », pas de confessions à vous tirer des seaux de larmes. Pas de larmes, de la rage. Le cri du chœur que forment ces neuf-là, sur le plateau nu. »
J-P. Thibaudat

Ils vont et viennent comme des lions en cage pendant que les spectateurs prennent place. Puis le metteur en scène, Olivier Brunhes, debout sur le côté, les interpelle par leur prénom. Alors, l’un après l’autre, ils s’arrêtent, nous regardent. Et puis en solo, en duo, en s’épaulant, ils vont dire avec leurs mots et leurs corps ce qui vrille leur vie et que résume bien le titre du spectacle  : «  Fracas  ».

Qui sont-ils  ? Des acteurs en rupture, des gens qui ont connu la tôle ou la rue, des handicapés de la vie, des dérangés, des fouteurs de merde. Qui sommes-nous  ? Leur miroir. Et réciproquement. Car tôt ou tard, ici ou là, c’est un coin de nos vies qu’ils traversent.

Des handicapés de la vie

Ces moments où ça ne passe plus, où ça se casse d’un coup ou en petits morceaux contre les murs de l’indifférence et de l’incompréhension. Ces moment glauques où les mots ne sont jamais là quand on a besoin d’eux, ou bien restent tapis de peur au fond des gorges.

Ces moments où ça part en couille, où le regard se défile, où l’on se ment à soi-même pour ne pas voir ça  : sa propre gueule, cassée. Ces moments où la vie part à la renverse, l’accident qui vous laisse sur le bas-côté, au fond du fossé, un jour, un an, une vie.

Toutes ces choses qui vous ruinent et vous fracassent, et font que vous vous réveillez allongé dans un lit médicalisé, agonisant de chagrin au bout d’une nuit blanche, exsangue, sonné comme un boxeur, égaré dans un labyrinthe dont vous vous demandez si cette putain de merde de sortie, elle existe.

Il y a ceux qui s’en sortent d’un coup de reins ou avec l’aide d’une main miraculeuse, d’autres qui s’enfoncent, lâchent tout et advienne que pourra. Il y a ceux qui jouent aux montagnes russes et reprennent un ticket au manège.

C’est de cela que parle «  Fracas  ». Pas d’anecdotes «  touchantes  », pas de confessions à vous tirer des seaux de larmes. Pas de larmes, de la rage. Le cri du chœur que forment ces neuf-là, sur le plateau nu. Non, dix, car une femme passe par là avec sa valise. La voyageuse va s’assoir au fond et les regarde comme nous les regardons, et s’en ira à la fin comme nous nous en irons.

De « Weekend de rêve » à « La nuit du chien »

Après un parcours classique (cours Dullin, etc.) et un quinzaine d’années dans le sillage de Laurent Terzieff (il en profitera pour réaliser un film «  Laurent Terzieff et compagnie  »), Olivier Brunhes est sorti des sentiers balisés pour travailler avec des personnes «  différentes  »  : handicapés mentaux, autistes, quart-monde.

 En 2004, il fonde «  l’improbable troupe  » de l’Art Eclair, où se côtoient des acteurs venus du théâtre et des handicapés (légers, lourds). Premier spectacle, «  Weekend de rêve  », remarquable, dont j’avais à l’époque (2005) raconté la gestation.

Depuis Olivier Brunhes mène de front un parcours d’écrivain (plusieurs pièces, des nouvelles, une résidence d’auteur à Clichy-sous-Bois, etc.) et de metteur en scène, avec la troupe «  improbable  » de l’Art Eclair qui se recompose à chaque spectacle.

Les deux parcours se mêlent, en particulier dans «  Fracas  » dont Olivier Brunhes signe le texte, né du travail avec les membres du groupe. Il y glisse une page de son premier roman «  La nuit du chien  » (publié l’an dernier chez Actes sud), qui a reçu le prix Senghor du premier roman francophone, mais aussi un passage du livre de Patrick Declerck rassemblant des paroles de SDF («  Les naufragés  », en poche, collection Pocket «  Terre humaine  »).

Pendant l’été 2010, Olivier Brunhes rencontre le Théâtre du Cristal à Beaumont-sur-Oise, une troupe permanente de comédiens «  en situation de handicap  » (sous la direction artistique d’Olivier Couder) et qui a joué des pièces de Calaferte, Beckett, Durif…

« Un jour, j’ai dit non »

Quelques ateliers plus loin, Brunhes choisit quatre acteurs et les entraîne dans l’aventure de «  Fracas  ». Ils y côtoient une danseuse et des acteurs professionnels, comme on dit.

Ainsi, Alice Varenne. Elle était de la distribution de «  La maison d’os  » de Roland Dubillard, le spectacle qui fit renaître cette magnifique pièce et fit connaître son jeune metteur en scène, Eric Vigner. Bien des années plus tard on la retrouve dans «  Fracas  » où elle est, outre assistante d’Olivier Brunhes, une incandescente Antigone d’aujourd’hui, une femme qui dit non.  

 «  Un jour j’ai dit non, j’ai dit non à une personne, à son bon vouloir, j’avais très envie que cette personne meure, j’avais très envie de l’assassiner, j’avais le ventre qui commençait à devenir chaud, j’avais le cœur qui battait dans le ventre, j’ai cru que mon corps… mon sang s’est vidé, je voyais blanc, absolument, j’avais le cœur absolument partout, jusque dans les orteils, j’avais l’impression de perdre les eaux, de me vider, c’était un choix, c’était physique, ça passait dans mon corps avant que ça ne passe dans ma tête, mon corps réalisait plus vite que ma tête, j’avais passé la frontière de la vérité, j’étais passé au secret de la vérité, comme si j’étais aveugle avant, comme si je me cognais contre les murs avant, mais là, tout à coup, je pouvais enfin me tenir droite, même si c’était un cataclysme à l’intérieur, tout à coup, un déferlement, une bague, une révélation. Une révélation grâce à cette vague. Je me suis effondrée dès que je me suis retrouvée seule. »

La force du spectacle vient en partie de la distance que crée l’écriture (reconnaissable) d’Olivier Brunhes, qui unifie de son phrasé les paroles diffractées de chacun tout en préservant leur identité. 

« Maintenant, à part moi il y a personne »

Il y a Nathanaël qui ne peut pas «  parler dans le noir, trop ému  », Nadia qui dit «  le jour où tout s’inverse  » et parle de l’isolement comme personne, Thomas qui voit la rupture «  comme un entonnoir  » et «  signalise des fracas  », Séverine lançant mystérieusement «  Les arcs en ciel sont les grillons de Dieu  », et plus tard «  Pourquoi Dieu a-t-il abdiqué  ?  », Baptiste, entre son père dont il ne pleure pas la mort et ses chers pitbulls, clamant « Maintenant, à part moi il n’y a personne  », Christelle qui se dit «  paralysée un peu par les médicaments  », mais que l’amour «  comble toujours  », Vincent qui ouvre le bal en nous parlant de son visage lorsqu’il était enfant, Sandra qui ne dit rien, mais dont le corps dansant n’en pense pas moins...

 «  Parfois, bien sûr, nous oublions de vivre, alors nous bâtissons des cathédrales de mots pour tenir debout »

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