L'avant-scène théâtre

« L'avenir du travail »

Aziou Liquid (Rêves au travail)Aziou liquid, rêves au travail26 août 2007, par Jacques Attali
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Jacques Attali

Professeur, écrivain, éditorialiste à L’Express, conseiller d’État honoraire, conseiller spécial auprès du Président de la République de 1981 à 1991, fondateur d’Action contre la faim, fondateur et premier président de la Banque européenne pour le développement et la reconstruction (BERD), Jacques Attali travaille aujourd’hui dans la finance et le conseil, au sein de sa société A&A et de PlaNet Finance, une organisation de solidarité internationale spécialisée dans le développement de la microfinance. Il vient de signer, aux éditions Fayard, L’Avenir du travail, un ouvrage issu d’un groupe de réflexion qu’il a dirigé. Après s’être prêté à la lecture du manuscrit d’Aziou Liquid, il livre ici sa vision de ce que seront les activités humaines de demain.

Tout le monde sait que le travail vient du latin tripalium, qui était un instrument de torture. Ivan Illich a d’ailleurs écrit des pages magnifiques à ce sujet. Mais il est probable que cette connotation péjorative s’estompe, et que la distinction entre travailler, consommer et jouer soit de plus en plus incertaine dans les prochaines années. Sur les neuf milliards d’habitants qui vivront bientôt sur terre, huit continueront à travailler de manière classique, car l’humanité évolue assez lentement. Les gens seront encore longtemps à peiner pour essayer de survivre. Pour la plupart, le travail restera une exploitation humiliante, et, en ce sens, la réduction du temps de travail est une grande conquête pour les hommes. Mais il y a aura aussi sans doute une frange plus avancée de l’humanité, que j’appelle les « hypernomades », pour qui le travail sera un plaisir, et est déjà un plaisir. Je suis moi-même dans une situation où je travaille bénévolement pour l’ONG PlaNet Finance, et je serais prêt à payer pour le faire. Je rêve d’une société telle où les gens militeraient pour l’allongement de la durée du temps de travail parce que leurs entreprises leurs confieraient des taches plus intéressantes. La civilisation doit justement consister à donner à un nombre de gens croissant les moyens décents de travailler.

La valeur travail 

Le travail est une valeur capitale de l’humanité, qui l’a toujours été, et qu’il en sera sous doute toujours ainsi. Travailler, c’est produire, et la vie elle-même est une affaire de production. Vivre, créer, s’amuser, être sont des formes de travail. La partie du travail qui a trait à l’activité économique n’est finalement qu’une infime partie du travail, qui est une activité qui se déploie très au-delà de l’entreprise. La diffusion du travail à toutes les activités humaines entraînera deux mutations fondamentales. La première sera le retour au nomadisme, à la fin de la sédentarité, comme cela est déjà le cas à échelle mondiale pour les marchandises, les capitaux et les informations. Nous assisterons à la déterritorialisation du travail. Dans le même temps, les flux migratoires des populations vont devenir démesurés. Mais si, comme aujourd’hui, l’homme refuse à la fois l’immigration et la délocalisation, l’on court à la catastrophe. La seconde concerne l’identité : chacun sera de plus en plus employeur et employé de lui-même. Se créera alors une société de déloyauté générale, où chacun n’aura plus d’autre personne à laquelle être loyale qu’elle-même, ce qui est une conséquence directe de l’apologie de la liberté individuelle. Nous sommes devenus libres, à l’extrême, de ne pas respecter les contrats.

Nouveaux métiers

Les nouvelles technologies introduisent déjà une véritable proximité entre des travailleurs nomades parfois séparés de milliers de kilomètres, en même temps qu’elles font naître une nouvelle distance, entre le réel et le virtuel. Les gens qui nous emploieront ne seront plus seulement des êtres humains mais des êtres virtuels, voire des logiciels, que j’appelle les « sobots » (« software robots
»). Il n’y aura pas dans quarante ans un grand nombre de métiers que l’on ne peut pas dès à présent imaginer. Les gens qui sont à l’école aujourd’hui formeront dans cinquante ans des jeunes élèves, qui travailleront encore cinquante ans plus tard. L’on apprend donc aujourd’hui des choses qui serviront à des gens qui seront au travail dans un siècle ! En revanche, ce qui est vertigineux à comprendre est l’ordre de grandeur qu’auront les différents métiers entre eux. Avec le vieillissement de la population se développera par exemple le travail de compassion, lié à l’explosion du service à la personne et à la réduction de l’effort, ou le travail exponentiel lié au secteur de l’informatique.

Aziou Liquid

Le projet Aziou Liquidm’a beaucoup fait penser aux textes de Michel Vinaver sur le travail. Il décrit les rapports humains dans une entreprise cirque, c’est-à-dire une entreprise globale, qui n’a pas de métier spécifique mais dont la fonction est de survivre en tant qu’entité improbable, à l’image des grands studios de cinéma qui, derrière leur marque, abritent des productions de toutes origines. La vision de l’entreprise y est évidemment extrême, mais c’est fondamentalement la fonction de la littérature et du théâtre d’accuser les angles, et de montrer, qu’au fond, la réalité n’est qu’une version sans imagination de la littérature.

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