France Culture

« Le métier de sociologue »

Le chaudron de Montlouis18 octobre 2017, par Jacques Munier
« Des fractures picrocholines et néanmoins réelles qui traversent des territoires grands comme un mouchoir de poche. »
Jacques Munier

Le mensuel Sciences Humaines propose un dossier sur les nouveaux « clivages et recompositions » de la société française. Niveaux de revenu et aggravation des inégalités, reconfiguration des « classes sociales », nouvelle visibilité des différences religieuses, de genre ou de génération, clivages politiques qui se déplacent de la traditionnelle opposition droite-gauche vers une divergence entre les partisans du recentrage national et les défenseurs dʼune société ouverte sur la mondialisation – comme lʼanalyse Pascal Perrineau – ou encore bipolarisation du travail, avec la raréfaction des emplois intermédiaires (ouvriers qualifiés de lʼindustrie, employés…) au profit des plus qualifiés ou, au contraire des moins qualifiés, sous lʼeffet de lʼinformatisation, comme le montre lʼéconomiste Gregory Verdugo, le paysage dʼensemble se modifie sous nos yeux sans que nous ayons dʼemblée les clés pour le comprendre. Encore faut-il éviter les explications séduisantes et souvent répétitives en termes de territoires, en vogue ces dernières années. Pour Hervé Le Bras, sʼil est vrai que la ségrégation spatiale sʼest amplifiée, avec une concentration dans les grandes villes des jeunes et des classes supérieures, ces dernières il y a peu « encore présentes sur une grande partie du territoire car impliquées dans lʼindustrie », le démographe montre que « la diversité nʼest pas réductible à un critère géographique », car « il nʼy a pas de division absolue du territoire mais une multitude de points de vue sur lui ». La revue XXI lui emboîte le pas avec son dossier sur la « double France, voyage dans un pays éclaté ». Dans son édito intitulé Cartes et territoires, Christophe Boltanski insiste : « Il y a plusieurs France en France ». En cause notamment « le triomphe de lʼentre-soi. Chacun cherche à cohabiter avec ses semblables et à fuir ceux qui se situent immédiatement en dessous dans la hiérarchie sociale ou ne partagent pas le même mode de vie ». Ce que confirment « les tendances observées ailleurs, aux Etats-Unis, avec la victoire de Donald Trump, au Royaume-Uni à lʼoccasion du Brexit ou encore en Suisse, lors dʼun référendum sur lʼinterdiction des minarets : le vote populiste est le plus souvent un vote exprimé loin des grandes villes, de leur dynamique, de leur prospérité et aussi de leur mixité. » Dʼoù le dommage collatéral subi par la recherche de la vérité, « première victime dʼun monde en vase clos. En devenant des liens partagés, les rumeurs prennent corps. » Olivier Brunhes a mené lʼenquête à Montlouis, dans le Cher. Dans ce village, « des clans irréductibles sʼaffrontent. Chasseurs, bios, anciens, nouveaux ne se parlent plus que par invectives, plaintes aux gendarmes et assignation en justice ». Des fractures picrocholines et néanmoins réelles qui traversent des territoires grands comme un mouchoir de poche.

Un domaine se développe en sociologie, celui des études sur les sciences et la technologie

Un domaine émergent marqué à ses débuts « par une double critique de la science : une remise en cause de lʼuniversalité des résultats scientifiques et du bien-fondé de la Raison, mais aussi une dénonciation des effets dʼautorité et de domination culturelle que peuvent entraîner dans la société les énoncés scientifiques et les politiques qui sʼen réclament », rappelle lʼédito de la dernière livraison de la revue Zilsel. « Alors que la grotesque « post-vérité » est aujourdʼhui érigée en droit politique à contredire les données scientifiques sur le climat, sur lʼimmigration et tant dʼautres champs exposés à lʼignorance savamment fabriquée », la rédaction de la revue estime quʼil faut « reconstruire un socle solide pour une sociologie des sciences et des techniques soucieuse des effets induits de leurs lectures et de leur mode de circulation dans lʼespace public ». Dans ce deuxième N°, la revue propose notamment un grand entretien avec Diane Vaughan réalisé par Arnaud Saint-Martin. La sociologue américaine est connue pour la recherche quʼelle a consacrée à lʼaccident tragique de la navette spatiale Challenger, survenu en 1986, un énorme « échec organisationnel ». Au sommaire également une reconstitution du dialogue entre Norbert Elias et Pierre Bourdieu sur la place de la philosophie dans les sciences sociales. Marc Joly évoque le projet dʼune théorie générale de la société humaine conçu par lʼauteur de Sur le processus de civilisation, un livre où Norbert Elias décrit la civilisation comme une longue évolution des structures de la personnalité dont on trouve les origines dans l'évolution des structures sociales. A égale distance de la philosophie avec son « sujet transcendantal » et de lʼidéologie, le sociologue affirme son appartenance à une famille de sociologues (Sombart, Weber, Mannheim) pour lesquels la résolution des problèmes sociologiques du présent supposait de connaître les structures des sociétés passées. Dans cette optique, on lira avec intérêt les notes dʼun cours inédit de Foucault sur la magie, « fait social total », qui témoigne de lʼintérêt du philosophe pour lʼethnologie et signale – comme le rappelle Jean-François Bert dans sa présentation du document – combien la lecture de Marcel Mauss a été cruciale pour le jeune Foucault.

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