Il y a d'abord un livreur de pizza qui fait le tour du public à la recherche de son client. Il se trompe. Ce sont les comédiens, bien sûr, qui l'ont commandée. Ou plutôt leurs personnages. C'est même Jean-Paul, le directeur général, qui les adore aux champignons, Jean-Paul, c'est le responsable exécutif d'une multinationale dont quelques salariés s'ébattent devant nous sur la scène. Ca discute chiffons dans les toilettes des filles, ça discute tout court au standard. Ca donne des ordres et ça transporte des cartons dans l'ascenceur. Tout ce petit monde s'observe, se surveille, se fait des blagues, dans une mise en scène au rythme effréné.
Aziou liquide, d'Olivier Brunhes, est une pièce écrite comme un rêve, selon l'auteur, un monde fantasmé par les travailleurs. Elle ressemble pourtant à la réalité. L'assistante du président, enceinte de lui, se voit déjà PDG bis; la DTRH (directrice de toutes les relations humaines) prône le yoga et "jouit" de son travail; des salariés lambda occupent des fonctions indéfinissables. Un chômeur débarque à la recherche d'un job. Le tout sur fond d'explications macro-économiques, délivrées à l'adresse du public par un Monsieur Loyal inquiétant. La pièce donne à voir des salariés tiraillés entre leur rôle dicté par l'entreprise et leurs pulsions humaines.
A l'arrivée du plan social, la DTRH en perd le sens de son travail, l'assistante du PDG s'adoucit, le directeur général pète les plombs et le chômeur embauché se mue en cadre impitoyable. Sens du travail, rôle de l'entreprise, rapports humains au boulot: les classiques sont abordés mais avec humour et sans manichéisme. Chacun porte sa responsabilité dans l'enfer professionnel. Chacun apporte sa pierre au trepalium (travail en latin - instrument de torture), même si le contexte est défini par les forces obscures d'un marché invisible.
L'auteur et metteur en scène, Olivier Brunhes, qui rien ne disposait, à priori, à aborder le monde professionnel, a été sidéré par "l'importance de la question du travail dans la vie de tous les jours". Un thème qui "revenait constamment autour de moi, avec des gens qui mettaient en scène leur boulot, le fantasmaient, rêvaient d'être chef". Il découvre alors qu'une grande part de l'identité de chacun se construit entre 8h du matin et 19h le soir. Dans la pièce, pourtant, il finir par inverser les rôles. Tout le monde se retrouve dans la jungle: les chefs d'hier sont les subordonnés d'aujourd'hui. Le livreur de pizza devient Tarzan, le directeur général erre comme une âme en peine. Une façon, pour lui, de rappeler que "les gens qui sont importants dans un certain contexte ne le sont plus du tout ailleurs".