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« Planches de salut »

Week-end de Rêve27 janvier 2005, par Patrick Piro
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Patrick Piro

Olivier Brunhes est metteur en scène. Soutenu par l'association l'Art Eclair, il a monté un spectacle avec des handicapés mentaux, "Week-end de rêve", qui sera présenté aux "Lilas en scène" en février.

"J'aime pas les week-end...." Ronchon, François balance généreusement sa mauvaise humeur sur les copains qui affluent autour du car. Mal partie, la virée au bord de la mer. Ça continue, à peine arrivé à "l'hôtel Beausé­jour, il fait beau tous les jours !": 390 euros la chambre avec vue sur la mer! La plage, enfin. "Waouh ! La belle bleue... On y va ?"Virginie s'élance avec sa copine. "Stoooop !" D'un aboiement, le maître nageur les sèche avant même qu'elles n'aient mouillé un orteil.
- On peut pas se baigner, c'est dangereux!
- Oh merde! Ben on fait quoi, nous ?
- J'sais pas, moi, mangez des glaces, bronzez, draguez les garçons !
Week-end de rêve, c'est le nom de ce spectacle merveilleux de la troupe de l'Art éclair, où veille le Prince des songes, Rachid, flanqué de son jumeau masqué, Khagan. Ou l'inverse. D'un souffle, oubliées les frustra­tions, et la plage entière se libère : on peut s'adonner à ses fantasmes. La générale est dans une semaine, et le metteur en scène Olivier Brunhes se délecte, un peu tendu quand même, à l'affût : quel spectacle sera présenté au public des « Lilas en scène », début février ? "Je garantis simplement un moment extraordinaire, du jamais vu

Virginie, François, Rachid, Bernard, Patrick, Didier, Pierre et Alain sont copains de foyer, au centre d'hébergement pour adultes han­dicapés mentaux de l’Afaser, rue des Papillons, à Montreuil.Dans la journée, ils travaillent, pour la plupart, dans un centre d'aide par le travail (CAT).II y a un an et demi, le directeur cherche quel­qu'un pour animer un « atelier théâtre » pour les pensionnaires. Olivier Brunhes répond présent. Depuis quelques années, en paral­lèle avec ses activités de comédien profes­sionnel, il s'est engagé dans des expériences de théâtre avec des personnes en situation précaire ou fréquentant des services de psy­chiatrie. Mais, pour Olivier Brunhes, qui étrenne pour l'occasion ses galons de met­teur en scène, il ne s'agit pas d'enfiler la blouse du thérapeute ou d'agir en relais de l'équipe sociale du foyer. « Je suis là pour monter une pièce avec des acteurs. Il ne s’ agit pas d'un loisir du mercredi ou d'un travail d'éducateur. Je leur ai annoncé la couleur dès le début : je vous amène jusqu'à la scène, avec un vrai public. Rituel de début de répétition : « Bon, que ceux qui veulent faire la sieste lèvent le doigt ! » Rigolade... « Et du théâtre? » Rugissement d'approbation. Il faut dire qu'en sep­tembre 2003, lorsque la troupe naît, une partie des candidats à la scène s'allonge sur les tatamis. Lassés. Et puis quoi faire ? «Un duel!» , à la Clint Eastwood, propose Bernard. Alors les autres aussi... « Au départ, ils rejouaient le rôle de leur propre existence,se rappelle Laurent Meunier, éducateur au foyer de l'Afaser et accompagnateur du petit groupe d'acteurs. Petit à petit, ils se sont mis à sortir d'eux-mêmes, à accepter de mon­trer autre chose que leur façade handicapée. » Soutenus par quelques acteurs profession­nels - embringués par Olivier Brunhes et gagnés par sa passion pour cette expé­rience singulière -, ils entrent peu à peu dans la peau de leurs personnages. Cocon fragile lors des premières répétitions, la troupe s'aventure en terrain inconnu, et chaque répétition apporte son lot de perles. Pierre, qui depuis toujours chante surtout « la Marseillaise », s'est lancé pour la pre­mière fois dans une improvisation. C'est Sébastien Rajon qui l'accompagne. « Quand j'ai demandé à Olivier si je pouvais resterse souvient le comédien, il m'a répondu : "Alors tu ne repars plus, il n'y a pas de place pour le tourisme, ici." »Il n'est pas près de s'en aller. Isabelle Decroix, comédienne et chargée de la production pour l'association l'Art éclair, qui soutient les activités de la troupe, avait au départ émis des réserves : « J'avais assisté à Avignon à un représentation théâtrale avec des handicapés que j’avais trouvée voyeuriste. Ils étaient pris dans les filets d'une pièce dont ils ne semblaient pas comprendre le sens. » Olivier Brunhes, pour sa part, a souhaité que le texte soit élaboré collectivement. Parfois, la répétition s'arrête, et une mouche vole. Patrick, ému à la pensée d'une fête de famille prochaine, vient se confier. « Tu veux que l'on mette dans la scène ?»  Non, il ne veut pas. Blan­dine Pélissier, comédienne, tient à jour les évolutions d'une écriture qui musarde, se délectant des trouvailles langagières des coau­teurs. « Puis-je avoir une chambre avec jumelles ? »suggère Virginie.
De plus en plus désinhibés, spontanés, enthousiastes, les protagonistes de la rue des Papillons jouent souvent très juste. « Vas-y, Didier tu entres dans l’hôtel et tu jettes une oeillade à la serveuse.. . » Éclats de rire. « Il y a des acteurs qui mettent quinze ans pour la faire, celle-là »,souffle un critique de théâtre qui assiste désormais à toutes les répétitions.  Au fil des semaines, les bancs se gonflent d'un petit groupe d'aficionados qui donnent des coups de main. Une chaîne de solidarité dont les liens invisibles remontent jusqu'à une chargée de mission de l'ANPE, qui a pris très au sérieux le projet d'Olivier Brunhes. L'école Jean-Jaurès a prêté une salle pour les Premières répétitions. La directrice des « Lilas en scène » a offert ses tréteaux sans une hési­tation. II y a encore une foule de gestes bénévoles : les décors, les costumesla lumière, la photo, la vidéo, etc. L'association l'Art éclair ne touche qu'un subside symbolique. « Mais notre engagement n'a rien à voir avec une BA, affirme Isabelle Decroix. Ce que nous vivons, collectivement, est une expé­rience de partage et d'échange. J'arrive souvent claquée aux répétitions, j'en ressors toujours de très bonne humeur. »

Salle des Paravents, aux « Lilas en scène », il flotte un air légèrement euphorisant, la sen­sation rare de vivre une expérience humaine forte, empreinte de respect et d'authenticité. Sommes-nous "bons" ou "mauvais" ? On s'en moque, la bonne vieille question a perdu son sens, répond Isabelle Decroix. L'émotion artistique se nourrit de la qualité de notre relation sur la scène.» La semaine dernière, pourtant, répé­tition difficile; coup de blues: un des acteurs du foyer est absent, il a « pété un plomb ». Disparition provisoire. Bref, la vie banale d'une troupe hors du commun.