Passe-Murailles

« Sur la scène de la maison d'arrêt, un manifeste contre la prison »

Paroles du dedans (Prix Diversité Culturelle 2015)21 mars 2016, par Claire van Den Bogaard
« Dès les premières minutes, la pièce fait voler en éclat les stéréotypes de ce genre d'évènement en milieu carcéral. Elle s'ouvre en effet avec un texte sur la nécessité d'écrire et de jouer pour combattre l'obscurantisme des djihadistes qui ont récemment meurtri le pays. A rebours de l'habituelle censure propre à la prison, dans laquelle il est déconseillée d'aborder des sujets polémiques comme la religion, à rebours aussi des préjugés à l'égard de la population détenue qui abriterait en son sein des radicaux de plus en plus nombreux, de plus en plus dangereux. »
Claire van Den Bogaard

Lundi 21 mars, devant la maison d'arrêt du Val d'Oise (Osny). Ballet des femmes de parloir, encombrées des lourds sacs contenant linge propre de leurs hommes incarcérés. 

Les spectateurs de la société civile invités à assister à la représentation de Paroles du dedans patientent, amassés au pied des murs. L'excitation est palpable : bon nombre d'entre eux pénètrent dans une prison pour la première fois. Ils ne se laissent pourtant pas impressionner par l'insistante recommandation du personnel de laisser toute affaire personnelle de valeur dans son véhicule. Passer le portique de l'entrée se transforme en partie de rigolade : l'un doit retirer sa ceinture, l'autre ses chaussures... On en oublierait presque l'affichette qui prévient les familles de détenus : au-delà de trois bips du portique, visite et permission de visite seront annulées.

La représentation a lieu dans le gymnase miteux de la maison d'arrêt. Du béton du sol au plafond, une peinture jaune délavé qui s'écaille, des sons qui résonnent sans fin... Le public se coule sans mal dans l'ambiance carcérale. Très vite, il s'agit de reconnaître qui, des acteurs déjà sur "scène", fait partie des prisonniers. Ces non-avertis ne remarquent même pas le va-et-vient incessant de quatre de ces acteurs qui font les cent pas au fond du gymnase, comme des lions en cage dans une cour de promenade. Le public détenu, quant à lui, pénètre dans la salle alors que tous les invités sont déjà installés au premier rang ; il se range docilement dans les rangs du fond, sans que ni les regards ni les corps se frôlent. 

Avant les rituels trois coups, tous les acteurs s'embrassent avant de se jeter dans l'arène. Leur connivence est palpable. 

Et pour cause. Les textes fournissant la matière à la pièce ont été élaborés durant l'automne 2014 au sein d'un atelier hebdomadaire animé à la maison d'arrêt par Olivier Brunhes, de la Compagnie L'Art Eclair. Un an plus tard, Olivier retourne derrière les murs pour mettre en scène ces textes, qu'il a préalablement réécrits avec certains de leurs auteurs, mais aussi avec d'autres participants arrivés pendant l'intervalle. Les répétitions ont eu lieu un jour par semaine pendant trois mois dans le bloc socio-culturel de la prison. Deux représentations ont eu lieu au Théâtre des Arts le 10 et 12 décembre dernier; sur les huits acteurs détenus, seuls deux ont obtenu des permissions de sortir pour s'y produire - état d'urgence oblige, selon le juge d'application des peines. 

Ce 21 mars, la troupe n'a eu que quelques minutes pour répéter; les acteurs libres de la troupe ont en effet été bloqués pendant une heure entre deux portes de la prison, la direction ayant décidé de bloquer les mouvements suite à une perturbation dans la détention.

Dès les premières minutes, la pièce fait voler en éclat les stéréotypes de ce genre d'évènement en milieu carcéral. Elle s'ouvre en effet avec un texte sur la nécessité d'écrire et de jouer pour combattre l'obscurantisme des djihadistes qui ont récemment meurtri le pays. A rebours de l'habituelle censure propre à la prison, dans laquelle il est déconseillée d'aborder des sujets polémiques comme la religion, à rebours aussi des préjugés à l'égard de la population détenue qui abriterait en son sein des radicaux de plus en plus nombreux, de plus en plus dangereux.

Transi de froid dans cette pièce glacée - les chaudières sont en panne depuis plusieurs semaines - le public reste immobile, figé, comme si cette tension était nécessaire pour soutenir le regard de ceux qui jouent pour tout saisir des échanges entre les acteurs. 

La musique, avec l'univers sonore de la contrebasse de David François Moreau, et la danse de Noémie Ettlin qui tente de repousser les murs, ont la part belle. La vie en détention aussi, bien sûr. Dans les textes écrits par les prisonniers dominent les pensées à destination de la famille, du père mort pendant l'incarcération, de la mère qui réconforte. De la "femme de parloir", incarnée par Séverine Vincent. Les ombres jouent sur les murs de béton, figurant l'ombre des geôliers - les "hommes de papier(s)" - qui plane. Le seul surveillant présent monte le gué depuis une pièce vitrée qui donne sur le gymnase. 

Fin du spectacle. Les acteurs saluent. Ceux parmi eux qui sont enfermés sourient, pudiques mais fiers. En prison, s'exposer ainsi relève du courage. Le public incarcéré l'a bien compris : l'in des spectateurs du fond lance avec bienveillance à son co-détenu  : "Monsieur, je peux avoir un autographe?!".

Quelques paroles échangées, un peu, entre ces deux publics d'horizons différents, et il est temps de repartir. Le surveillant plaisante avec les retardataires : "Trop tard, on ferme. Vous passez la nuit ici. C'est la première la plus difficile!". Est-ce aussi l'avis d'un des acteurs que nous croisons dans les couloirs alors que lui retourne en cellule...?

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