Libération

« Théâtre sur le fil de l'esprit »

Week-end de Rêve11 février 2005, par Jean-Pierre Thibaudat
« Quinze jours avant la première, le metteur en scène, loin d’accélérer le rythme des répétitions, l’a au contraire ralenti: «Que chaque représentation ménage les conditions de la fulgurance.» »
Jean-Pierre Thibaudat

Quand monte la lumière, on découvre un homme à terre. Seul. Gémissant. Il porte un masque qui rappelle ceux de la commedia dell’arte. Un autre homme arrive, démarche dégingandée, un masque identique cache son visage. Il aide le premier à se relever. Ensemble et debout, ils rivalisent de connivence. L’un lance un geste que l’autre termine tout en parlant un langage fait de borborygmes qu’eux seuls comprennent. Une complicité de frères. Vraie et jouée à la fois. Soudain, ils aperçoivent la jeune fille en robe blanche qui depuis le début se tenait sur le côté. «C’est quoi ça?», meugle l’un des deux. «C’est quoi ça?», répète l’autre. Elle sort, ils la suivent. L’un des deux acteurs masqués, c’est Khagan, un acteur de métier (et un inventeur de masques), l’autre, c’est Rachid Ait Saïdi, un acteur du foyer de Montreuil (Seine-Saint-Denis) où il vit avec 23 autres handicapés mentaux. Lequel est Khagan, lequel Rachid? Cette scène d’ouverture de Week-end de rêve est peut-être la plus emblématique de ce spectacle pas comme les autres joué «par l’improbable troupe de l’Art Eclair» qui réunit huit «acteurs du foyer» et six acteurs du métier. Très vite, Olivier Brunhes, le metteur en scène par qui tout est arrivé, les a appelés comme cela: les «acteurs du foyer». Si l’on veut raconter cette histoire depuis le début, il faut remonter à la cité la Banane de Villeneuve-la-Garenne des années 70 où vit mal un garçon nommé Olivier Brunhes. Il va très tôt rencontrer le théâtre, y trouvera son oxygène, un métier, des amitiés. On peut alors zapper jusqu’aux jours chauds de la Coupe du monde de football 1998. Brunhes joue alors au Théâtre de l’Atelier une pièce de Pirandello sous la direction du grand Laurent Terzieff. Il a rencontré ce mythe quatre ans plus tôt, ce fut et reste un beau compagnonnage, mais ses envies sont plus larges. En voyant l’émotion que suscite la Coupe du monde, Olivier Brunhes «rêve d’un théâtre qui serait à la hauteur de cette émotion-là». On le retrouve bientôt au côté de Howard Buten, clown d’exception et, avec lui, il travaille auprès de jeunes autistes. Il assure aussi des formations pour Atelier Quart-Monde. 

De façon bringuebalante, sans moyens

Parallèlement, à Montreuil, un foyer s’est ouvert le 2 novembre 2002. Il accueille six femmes et dix-huit hommes reconnus comme personnes handicapées et plutôt âgés: 47 ans en moyenne. Tous travaillent (35 heures) dans un CAT (centre d’aide par le travail): confection de jouets, d’emballage, travaux de nettoyage, de jardinage. Presque tous vivaient dans leur famille qui, le plus souvent, les surprotégeaient, avant d’intégrer ce foyer géré par une association vouée aux personnes handicapées mentales, implantée dans la banlieue est de Paris depuis le début des années 60.
La plupart des résidents se connaissaient avant de vivre ensemble: ils travaillaient dans le même CAT ou habitaient le même quartier. Le week-end, beaucoup retrouvent des parents souvent âgés. Le directeur de l’époque souhaite que les résidents sortent du cadre boulot (CAT)-dodo (foyer), il cherche à inscrire une activité tournée vers l’extérieur, songe au cirque, au théâtre. Il contacte Buten qui en parle à Olivier Brunhes, lequel pousse la porte du foyer pour la première fois en octobre 2003. «Cela s’est mis en place de façon bringuebalante et sans moyens», explique Laurent Meunier, un éducateur du foyer qui va être l’une des courroies discrètes mais indispensables de l’aventure. L’acteur raconte le théâtre. La plupart des résidents n’y sont jamais allés. Sept hommes sont volontaires pour en faire: Rachid déjà nommé, François Bieth, Bernard Boey, Patrick Boursaut, Didier Delchet, Pierre Dumoulin, Alain Ranson. Virginie Cuisinier (la plus jeune) assistera plus tard à une séance de travail et rejoindra la troupe. Il n’y aura aucune défection. Au foyer, Olivier travaille seul avec eux des mois durant. Et d’abord, il les écoute. Ce qui n’est pas une mince affaire car leurs mots et leurs mouvements sont noués, empêchés, difficiles. «Ils ont des mémoires altérées, des problèmes de compréhension, une incapacité à gérer leur corps, deux d’entre eux sont trisomiques 21», résume Laurent Meunier. Dans un mémoire sur son travail, ce dernier cite Fernand Deligny : «Si tu veux les connaître vite, fais-les jouer. Si tu veux leur apprendre à vivre, laisse les livres de côté. Fais-les jouer. Si tu veux qu’ils prennent goût au travail, ne les lie pas à l’établi. Fais-les jouer. Si tu veux faire ton métier, fais-les jouer, jouer, jouer.» Avec eux, Laurent joue au pouilleux, aux petits chevaux, au foot. Le théâtre est un jeu, ce n’est que ça, une drôle d’affaire. Olivier Brunhes en est sûr depuis longtemps: «C’est un formidable outil pour sortir de l’isolement.» Et «par la grande porte: celle du rêve, de la beauté, de la fiction». Bref, d’un spectacle fondé sur la rencontre: celle des acteurs du foyer, une fois le groupe formé et bien soudé, avec d’autres acteurs. Alors, avec André Decroix, grand arpenteur de la banlieue, et sa fille Isabelle, actrice et productrice, Olivier Brunhes fonde l’association Art Eclair pour l’heure sans la moindre subvention et entraîne des acteurs professionnels dans l’aventure comme Blandine Masson, actrice et traductrice (coordinatrice du comité anglais de la maison Antoine Vitez), ou Sébastien Rajon qui s’apprête à mettre en scène le Balcon de Genet au Théâtre de l’Athénée à Paris. Des intermittents du spectacle qui travaillent là bénévolement comme tous ceux qui les rejoindront (vidéaste, photographe, costumière, techniciens). La jonction entre les acteurs du foyer et les autres se fait en juillet 2004 dans un «vrai» théâtre, soirée mémorable. Passé les vacances, les répétitions commencent et se succèdent à raison d’une séance de deux grosses heures tous les quinze jours en moyenne, le jeudi ou le vendredi soir, d’abord dans une école maternelle proche du foyer puis à Lilas en scène où le spectacle Week-end de rêve a été créé il y a une semaine.

«Le plus beau silence du monde»

Chaque séance apporte son lot de merveilles. Rachid, qui ne regarde jamais personne dans les yeux, soudain relève la tête. Didier, qui semblait retiré du monde, un soir, en scène, lance un regard enjôleur vers une actrice dans une séquence de boîte de nuit. «On touche là à un point de richesse qui est une mine d’or, dit Olivier, c’est comme une source, un enfant qui se met à marcher. Quand un chant se réveille chez un être, il est d’une beauté absolue.» Les dialogues des scènes sont forcément limités et jamais bien longs. Cette contrainte, due à leur difficulté d’élocution et à leur mémorisation limitée, le spectacle en fait son miel. Le canevas, simple (un week-end passé en groupe au bord de la
mer), ne bougera guère. Mais les acteurs du foyer, eux, bougeront, de mieux en mieux, sans pour autant que le metteur en scène Olivier Brunhes ne les fige dans une forme et un rythme contraignants. Au contraire. Des couples se forment: Pierrot et Sébastien par exemple. Longtemps Pierrot venait aux répétitions, chantait la Marseillaise et allait s’asseoir, tiraillé par la faim. Aujourd’hui, la Marseillaise et son désir de nourriture ont été intégrés dans le spectacle avec la belle complicité de Sébastien. Il y a deux mois, ce dernier, un soir, ne s’en sortait pas, il se demandait si Pierrot jouait ou non. Pierrot lui a répondu la veille de la première, il s’est approché de lui et, avec sa voix concentrée presque hurlée de trisomique, lui a lancé: «Viens, on va jouer.» Khagan a connu de semblables moments avec Rachid. «Il faut proposer et suivre en même temps, c’est le fil du rasoir», leur serinait le metteur en scène. Chaque séance se déroule selon un même rituel. Un léger échauffement (marcher vite, lentement, rire, faire «le plus beau silence du monde»), puis on forme le cercle et chacun vient au milieu dire quelques mots. C’est le moment qu’attend François, surnommé le Président. Il a besoin de reconnaissance et donc aime faire de brefs discours, même si les mots se bousculent dans la bouche. «Je suis très content de faire le théâtre avec tout le monde», articule-t-il à chaque fois au milieu du cercle. Et c’est vrai. Lui comme les autres. Il faut les voir débouler dans la salle de répétitions avec un appétit débordant. Rachid avec ses bras d’albatros et son allure à la monsieur Hulot, Bernard avec sa bouille rondouillarde et ses rires en cascade – «un personnage à la Audiard», dit Laurent – si impatient d’en découdre en scène. Deux heures plus tard, tous repartent au foyer, anéantis de fatigue. Ce qui donnera à Olivier l’idée de la fin de son spectacle: au retour du week-end, dans le car, tout le monde s’endort.

 Leur présence est sidérante: entière, secrète, insondable

Le spectacle multiplie avec raison les entrées et les sorties, le théâtre n’est fait que de ça. C’est dans ces moments-là que son mystère grandit: ces acteurs du foyer,qui n’ont jamais été dans un cours d’art dramatique, entrent en scène. Ils marchent, ne font rien, et cependant leur présence est sidérante. Entière, secrète, insondable. Les autres acteurs apprennent énormément à leur contact. A ne pas faire l’acteur, par exemple. Quinze jours avant la première, le metteur en scène, loin d’accélérer le rythme des répétitions comme on le fait ordinairement au théâtre, l’a au contraire ralenti. Ne rien fixer. Laisser au temps, au jeu leur part d’aléatoire, de vide, «que chaque représentation soit un moment de découverte, qu’elle ménage les conditions de la fulgurance», souhaite Olivier. C’est ainsi que le spectacle fait le lit de ces moments de silence. Il en est de magnifiques qui auraient ravi Beckett auquel on pense souvent en voyant Alain, Patrick, Virginie, Didier ou Rachid. «Pas de ghetto, pas de zoo», «ni animation ni thérapie», disait Olivier aux premiers jours du travail. Engagements tenus. Les acteurs du foyer ne sont pas des curiosités scéniques mais
des personnes intenses. «Dès le départ, je les ai considérés, dit joliment Olivier Brunhes. Depuis leur naissance, on leur a dit qu’ils n’ont pas eu de chance. Et moi je leur dis: quelle chance que vous soyez là, on va faire du théâtre ensemble. Le théâtre, c’est quoi? Etre écouté, être regardé.» Et c’est ce dont ils sont souvent privés quand ils prennent le bus pour aller au boulot. On se détourne d’eux. Et là, on ne voit qu’eux.

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