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« Tout l'Univers en un seul homme »

TOUT L'UNIVERS 2 février 2020, par Anaïs Héluin
« « Qu’est-ce qui reste quand tout a pété ? ». L’auteur et metteur en scène Olivier Brunhes cherche la réponse dans Tout l’univers. Le monologue délicat d’un homme seul, en marge, porté par le très juste Vincent Winterhalter. »
Anaïs Héluin

Le rapport du théâtre au réel, pour Olivier Brunhes, ne va pas de soi. D’autant plus que depuis la fondation de sa compagnie L’Art Éclair en 2004, la part du monde qui l’intéresse, c’est celle qui vit cachée, en marge. C’est celle des exclus, avec qui il a créé presque tous ses spectacles. Le protagoniste de Tout l’univers, qu’il vient de créer au Théâtre de Belleville, fait lui aussi partie de la société des invisibles. Son entrée en scène est donc un impossible que, accompagné par un collaborateur de longue date, le scénographe Bastien Courthieu, et par le créateur sonore François Duguest, Olivier Brunhes résout en empruntant au fantastique. Et ce dès le premier tableau de la pièce, où pour apparaître devant nous, le comédien Vincent Winterhalter défonce une porte située à jardin, d’où s’échappe une lumière rose. Au moins provisoirement, la réunion du théâtre et de l’errance est faite. La parole peut s’élever.

 

La démarche raide, hésitante, vêtu comme le sont ceux qui ont tout perdu, Vincent Winterhalter ne laisse aucun doute sur ce qu’il incarne. C’est un « naufragé », selon le terme employé par le psychanalyste Patrick Declerck dans son célèbre livre sur le sujet, Les naufragés. Avec les clochards de Paris. Il pourrait être l’une des 10000 à 15000 personnes sans-abris et désocialisées de la capitale, dont parle le spécialiste qui les a notamment côtoyées lors d’immersions au Centre d’Hébergement et d’assistance aux Personnes Sans Abri de Nanterre. Le travail d’Olivier Brunhes est tout autre. « Je ne fais pas de théâtre documentaire », dit-il pour éviter tout quiproquos. Son geste est une humble expérience de déplacement, dont la pièce Tout l’univers et le film Sous les étoiles de Paris (sortie en salles le 8 avril 2020) sont les fruits.

 

Si Olivier Brunhes a approché depuis 2017 le monde des sans-abris, ce n’est ni pour raconter cette expérience ni pour soumettre les hommes et femmes concernés à une quelconque analyse. Dès l’entrée en scène fracassante de Vincent Winterhalter, lui aussi compagnon de longue date de L’Art Éclair, un cadre fictionnel est clairement posé. En s’adressant constamment à son « amour » qui ne donne aucun signe de vie de toute la pièce, en évoquant une catastrophe qui sépare son espace mental en un « avant » et un « après », le clochard sans nom de Tout l’univers affirme implicitement son origine imaginaire. Bien qu’incarné de manière très concrète par le comédien, le protagoniste est avant tout une créature littéraire. De chair et de mots, il est l’invention d’un artiste qui cherche à partager le théâtre le plus largement possible ainsi qu’à échapper au déterminisme social. Il est donc en quelque sorte son sésame, chez qui cohabitent les codes de l’art dramatique et ceux de la rue.

 

Dans un décor de poussière et de déchets entre lesquels il ne cesse de se frayer un chemin, l’acteur déploie une parole qui semble devoir durer jusqu’à l’épuisement de son souffle. Peut-être pas si longtemps, suggèrent ses tremblements et son dos courbé. Suivant une logique très personnelle, dans une langue qui l’est tout autant, il livre à son interlocutrice invisible sa vision apocalyptique du monde. Tout en digressions et en anecdotes, en images où le quotidien est toujours teinté d’étrange, il dit son sentiment d’échec et d’injustice. Et l’on comprend que cette parole, aussi sombre soit-elle, est ce qui le rattache à la vie. Elle est la réponse à la question qui a motivé l’écriture du spectacle : « Qu’est-ce qui reste quand tout a pété ? ».

 

Pour porter le beau texte d’Olivier Brunhes, il fallait un acteur de la trempe et de la sensibilité de Vincent Winterhalter. En clochard à la fois doux et bourru, souffrant mais capable d’humour, celui-ci évite l’écueil du misérabilisme et l’idéalisation. Il sait faire en sorte que sa parole n’ait d’autre but qu’elle-même. Passant sans transition d’un récit de la conquête spatiale à la critique d’un certain Monsieur Zéro, une sorte d’homme de base du « monde d’en haut », ou à une réflexion sur la mort de Michael Jackson, il met toute l’errance de son personnage dans sa bouche. Et nous entraîne à sa suite dans une réflexion sur l’ordre du monde et sur la place des mots.