L'humanité

« Trois écrivains confrontés aux récits de prisonniers »

Silence rompu17 décembre 2014, par Mehdi Fikri
« Je veux aller où la parole est rare, où il y a de la souffrance car, là, cela parle plus fort  »
Mehdi Fikri

Comment porter la parole des détenus? Nancy Huston, Gérard Mordillat et Olivier Brunhes s'y sont essayés dans un ouvrage où chacun d'entre eux raconte un parcours de prisonnier. Une tentative de réhumaniser ces "mis à l'écart", avec parfois la difficulté de formuler l'indicible.

La représentation du monde carcéral, ce sont le plus souvent des chiffres alarmants, des clichés sécuritaires, une politique décevante. Mais des paroles? Jamais. Les détenus sont privés d'expression, comme d'espace ou d'hygiène. Un rab de punition ajouté à l'enfermement, une invisibilité silencieuse qui cesse peu à peu de choquer : "La déshumanisation des détenus est devenue un dispositif socialement légitime. C'est cette logique et cette représentation qu'il faut casser", pointe Nicolas Ferran, responsable de l'Observatoire International des Prisons (OIP). 

L’année passée, dans le sillage des luttes autour de la réforme pénale, l’OIP a porté la parole des détenus avec la campagne « Ils sont nous ». Cette séquence se clôt avec la publication du livre Passés par la case prison. Les écrivains Nancy Huston, Olivier Brunhes et Gérard Mordillat, entre autres, ont chacun rencontré un détenu pour écrire son parcours.

« Le discours sur les détenus est construit de manière à faire entendre qu’ils ne font plus partie de l’espèce humaine », pointe Nancy Huston. La question carcérale hante depuis longtemps l’œuvre de l’écrivaine franco-canadienne. En 2008, son essai l’Espèce fabulatrice prenait pour point de départ la question posée par une femme détenue lors d’un atelier d’écriture : « Pourquoi écrivez-vous ? À quoi sert d’inventer des histoires quand la réalité est tellement incroyable ? » Autrement dit, la fiction est-elle un bon point d’entrée dans le réel ? « La littérature commence là où il y a un mystère, là où les choses deviennent contradictoires », souligne l’écrivaine. Dans le livre publié par l’OIP, Nancy Huston se fait le porte-voix d’un parcours en forme d’impasse, celui d’une femme qui a tué son mari de plusieurs coups de fusil, après dix-huit ans de violences conjugales, « soulagée » enfin après son arrestation. « Le deal était clair, poursuit Nancy Huston. J’ai pris cent cinquante pages de notes et j’ai reconstruit son histoire, en essayant de faire entendre sa voix. Lors de notre entretien, lorsqu’elle parlait des choses les plus violentes, elle ponctuait ses phrases de “je crois”, “je pense”. J’ai voulu garder cette hésitation, ce retrait. » Le titre du texte donne le ton : « Excusez-moi, mais je voulais qu’il soit vraiment mort. » Humaniser la parole d’une détenue, c’est aussi une manière d’aborder autrement la question du châtiment. « Les prisons françaises sont parmi les pires d’Europe. 
Les humiliations quotidiennes et systématiques, à quoi cela nous sert-il en réalité ? » s’interroge Nancy Huston.

La prison, c’est la punition ultime 
d’une justice de classe 

« La parole des détenus est forcément parcellaire et subjective, explique Nicolas Ferran de l’OIP. Demander à des écrivains de raconter des parcours de détenus, c’est une manière de porter cette parole différemment. » En 2004, l’acteur et dramaturge Olivier Brunhes a fondé L’Improbable Troupe de l’Art Éclair, pour monter des spectacles avec des populations isolées, des malades mentaux, des SDF et, déjà, des détenus. « Je veux aller où la parole est rare, où il y a de la souffrance car, là, cela parle plus fort », explique Olivier Brunhes. Lorsque l’OIP lui a proposé de raconter le parcours d’un détenu, il a choisi quelqu’un dans l’impossibilité de parler : un homme condamné pour des atteintes sexuelles sur mineurs. « Depuis qu’il est sorti, il ment sur ce qu’il est et, aujourd’hui, il cache même à sa copine les raisons de son incarcération. » Face à une telle faute dont la signification se dérobe à notre raison, pas question de se mettre dans une position jugeante. « Je dois écrire sur un silence et je ne sais pas si le silence peut s’écrire », commence le texte. « J’ai voulu travailler non pas sur le réel mais à côté, dans cet écart où se niche la littérature et où l’on peut trouver du sens », souligne Olivier Brunhes. Plus que la trajectoire, c’est la rencontre qu’il écrit, le regard porté à l’autre. Gérard Mordillat parle sans détour de sa curiosité. « Je savais intellectuellement l’horreur des prisons françaises, mais je n’avais jamais considéré ce sujet de près », raconte l’écrivain et cinéaste. Il a rencontré Yazid Kherfi, ex-détenu et consultant en prévention urbaine. Un homme qui s’est évadé de la vie que la société lui imposait. « C’est un parcours hors norme, une exception qui confirme la règle et qui en dit long sur le lot commun des détenus », estime Gérard Mordillat. L’auteur militant a refusé de parler à la place du prisonnier. « Ma parole n’a pas à se substituer à la sienne, d’autant que Yazid s’est déjà raconté à l’écrit. Son cas était pour moi l’occasion de réfléchir plus largement à la condition carcérale. » « La prison est un moyen de traiter le chômage, l’exclusion et la maladie mentale. C’est la punition ultime d’une justice de classe », estime Gérard Mordillat. Il rappelle que la déshumanisation des détenus est une manipulation idéologique. « En parlant sans cesse du laxisme de la justice, on offre les prisonniers en pâture à une colère qui devrait être dirigée ailleurs », déplore Mordillat pour qui la prison n’est pas une question connexe ou subalterne. « C’est facile et c’est de bonne démagogie de laisser mourir les prisonniers, de mettre cela de côté, en disant qu’il y a des questions plus importantes. La prison est une question centrale, c’est le plus horrible miroir de l’état de notre société. »

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